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11.03.2020

Mémoire : Pourquoi n’oublie-t-on pas comment faire du vélo, alors qu’on oublie la date d’anniversaire de maman ?

Par Michèle Cerisier-Pouhet et Michèle Mazeau

Extrait de notre nouveauté La mémoire à l’école

Parce qu’il s’agit de deux mémoires tout à fait différentes et (relativement) indépendantes.

La première mémoire – faire du vélo –, c’est la mémoire procédurale.

Une mémoire dédiée aux « savoir-faire ».

Elle stocke des choses que l’on a apprises sans trop savoir comment : on monte sur le vélo, papa nous tient pour assurer l’équilibre, on pédale, on a du mal à orienter le guidon, on vacille, puis on recommence, on recommence encore, et encore, et un jour… « ça le fait ». On a acquis l’équilibre, on peut en même temps pédaler (plus ou moins fort, plus ou moins vite), orienter le guidon pour ne pas foncer dans le mur et se retourner pour vérifier que maman s’émerveille de nos exploits. Toutes ces actions se sont affinées et peu à peu coordonnées au fi l d’essais successifs, de nombreux entraînements, et maintenant tout cela se compacte en une seule action bien organisée et efficace, « faire du vélo ».

C’est cette « carte toute prête » – faire du vélo – qui contient maintenant toutes les informations (comment maintenir l’équilibre, pédaler de telle ou telle façon, freiner, se retourner ou parler tout en surveillant son guidon) et qui est stockée dans une mémoire spéciale.

La mémoire du « savoir comment »

Cette mémoire est très utile pour toutes sortes d’actions : nager, faire du violon ou jouer de la flûte, réaliser un cliquer-glisser avec la souris de l’ordinateur, tricoter, se moucher, couper sa viande ou éplucher une mandarine, lacer ses chaussures, tracer la lettre M ou un trait avec une règle, mais aussi prononcer la lettre /u/ ou le son /gla/ comme dans le mot glace, etc. Ce sont des procédures, des process, des suites d’actions qui sont encapsulées et stockées ensemble de façon globale et insécable. Avec plus ou moins d’entraînement et d’essais, on construit ainsi peu à peu une carte pour chaque action, de la plus simple à la plus complexe. « C’est en forgeant qu’on devient forgeron », selon le proverbe.

Chaque fois qu’on en a besoin, on va ensuite récupérer cette « carte toute prête » qui contient le programme précis nécessaire à la réalisation de l’action qu’on souhaite effectuer, donne aux muscles concernés les ordres qui conviennent, et… « ça le fait » !

Une mémoire pour « faire », pas pour « dire »…

On aurait bien du mal à expliquer à quelqu’un comment il faut faire, car, pour faire du vélo, il ne suffi t pas de faire ce qui est dit : « Assieds-toi sur la selle, appuie alternativement avec tes pieds sur la pédale droite puis gauche, maintiens le guidon dans la bonne direction, regarde devant toi, maintiens bien ton équilibre. » Tout cela ne permet pas de savoir faire du vélo ! Il n’y a pas non plus de notice détaillée qui permet d’apprendre à utiliser des ciseaux, à se coiffer, à prononcer correctement le mot « spectacle » ! C’est en faisant, en essayant à plusieurs reprises, en cherchant à se corriger d’un essai à l’autre que, peu à peu, on y arrive. Et alors, c’est un miracle : on le fait ensuite presque sans y penser, sans faire attention, sans fatigue et souvent même en faisant autre chose en même temps (on parle, on tapote sur son smartphone, on écoute son copain, on regarde l’écran du GPS…).

Une mémoire sans faille et très précoce

Cette mémoire est très solide, très robuste : elle conserve toutes les cartes construites au fi l de sa vie, elle ne les perd jamais, elle ne les détériore pas. Bien sûr, si l’on s’entraîne à faire du vélo toutes les fins de semaine, qu’on fait des compétitions, on atteint un niveau de performance bien meilleur que celui qui ne pratique qu’occasionnellement. Mais, même si on ne pratique plus durant des années, la carte « faire du vélo » est toujours là, prête à servir, quoique avec un niveau de performance moindre que lorsque, des années auparavant, on participait à des compétitions.

C’est aussi cette mémoire des savoir-faire qui est d’emblée efficace chez les tout petits bébés, qui leur permet d’apprendre mille choses en observant, en essayant, en expérimentant encore et encore. Une mémoire qui persiste et est efficace toute la vie, mais la première (et la seule) chez le bébé, support de quasiment tous les apprentissages premiers (0-3 ans)1.

La seconde mémoire s’appelle la mémoire déclarative

Une mémoire « verbale »

La mémoire qui permet de se rappeler la date de l’anniversaire de maman est très différente de la précédente. Elle repose sur le langage et se constitue donc très progressivement, à partir de 3-4 ans : voilà pourquoi on n’a pas (ou peu) de souvenirs à raconter datant d’avant nos 3-4-5 ou même 6 ans…

Cette mémoire stocke des événements et des savoirs que l’on peut nommer, décrire, expliquer verbalement. On peut en parler, les évoquer et échanger à ce sujet avec d’autres interlocuteurs.

Le support de son identité, à partager (ou non) avec les autres 

Elle contient l’entièreté de notre vie (notre biographie), de nos savoirs et connaissances, de nos souvenirs conscients. On la compare souvent à une immense bibliothèque qui serait divisée en différentes sections : une salle pour les connaissances générales 2 partagées avec tout le monde (le Soleil se couche à l’ouest, la Seine passe à Paris, les animaux sont des êtres vivants, six fois trois : dix-huit…), et une autre salle pour les événements particuliers de notre vie personnelle3 (notre biographie, mais aussi quel fi lm nous avons vu la semaine dernière, les connaissances acquises durant nos études, ce que nous a dit notre ami hier matin ou notre frère il y a vingt ans…).

Au fil des événements qui jalonnent nos journées, nos semaines et nos années, chaque souvenir est déposé dans cette bibliothèque, comme un livre sur une étagère.

Tout ce que l’on apprend à l’école (et que l’on n’a pas oublié !) est stocké dans cette mémoire.

Mais cette mémoire est fragile : il faut l’entretenir…

Cependant, ici, les souvenirs sont fragiles : ils peuvent à tout moment « tomber de l’étagère » (tomber dans l’oubli ). Peut-être d’ailleurs est-ce une bonne chose pour beaucoup, qui sinon encombreraient inutilement notre bibliothèque. Mais d’autres doivent absolument être conservés, certains même toute la vie. Pour être solidement « accrochés » dans notre mémoire, ces souvenirs doivent être réactivés  : plus on les utilise, plus on s’en sert, plus ils sont solidement fi xés sur l’étagère ! Au contraire, s’ils ne sont pas utilisés, ils s’abîment, se délitent (ils sont de plus en plus flous, lacunaires, incomplets) ou disparaissent.

C’est ce qui explique que les apprentissages scolaires doivent faire l’objet de révisions fréquentes, à intervalles bien pensés.

Les plus vieux sont les plus solides !

C’est aussi pourquoi les plus vieux souvenirs – qui ont eu beaucoup plus d’occasions d’être réactivés, évoqués, utilisés, racontés – sont aussi les plus

solides, alors que les plus récents – qui n’ont pas encore bénéficié de toutes ces opportunités – risquent beaucoup plus l’oubli. C’est ce qui explique que les personnes âgées dont la mémoire est défaillante se souviennent parfaitement de leur enfance et des souvenirs très anciens, alors qu’ils oublient ce qui s’est passé ou dit le matin même ! Cela est vrai pour tout un chacun, à ceci près que, lorsque la mémoire est jeune et vigoureuse, on se rappelle aussi  ce qui s’est passé ou dit le matin.

Mais attention, pour tout le monde : si cela n’est pas réactivé (réutilisé, révisé), l’oubli guette ! C’est probablement ce qui est arrivé pour la date d’anniversaire de maman, à moins que l’oubli ne se soit également lié à des interférences, ces informations qui se ressemblent (par exemple, d’autres dates d’anniversaire) et créent de la confusion dans la mémoire, provoquant erreurs et amalgames.

Comment retrouve-t-on précisément ce dont on a besoin, au moment où on en a besoin ?

 C’est un peu comme dans une bibliothèque : on retrouve chaque livre rapidement et précisément à condition qu’il dispose d’une « fi che » qui précise dans quelle section il est conservé (les animaux du zoo ? Les Noëls ? Les capitales d’Europe ? Les tables de multiplication ? Les dernières vacances ? Les définitions de géométrie ? Le film de la semaine dernière ?) et sur quelle étagère il est rangé.

Lorsqu’une information (quelle qu’en soit la nature) est captée pour être mémorisée, elle contient toujours de nombreux éléments « adjacents » (ce que l’on voit, ce que l’on ressent, le contexte dans lequel cela se passe…) qui serviront, sans même qu’on en ait conscience, à remplir « la fiche » indispensable pour ensuite récupérer le souvenir. C’est l’histoire de « la petite madeleine » de Proust : un goût, une odeur (mais ce peut être une chanson, la rencontre de telle personne, un mot particulier, une ambiance, une émotion, etc.) sert de déclencheur à un souvenir précis et à tout son contexte, le halo (d’odeurs, de bruits, d’émotions, de couleurs, etc.) qui l’accompagnait.

Pour des savoirs plus « décontextualisés » comme les connaissances scolaires, il faut bien les organiser en mémoire, les relier entre eux pour pouvoir les récupérer à la demande, à partir de divers chemins, puis les réviser de temps à autre.

En somme

Nous disposons de mémoires différentes, qui remplissent des rôles différents, ne stockent pas le même type d’informations ou de savoirs et ne fonctionnent pas de la même façon. Si la mémoire des savoir-faire est très précoce, solide et immuable, c’est tout le contraire pour la mémoire verbalisable (les souvenirs dont on peut parler) qui est fantasque et fragile.

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1. Cf. Mazeau M. & Pouhet A., Dans le cerveau de mon enfant, Horay éditions, 2018.

2. On l’appelle la mémoire sémantique.

3. On l’appelle la mémoire épisodique.

Photo by Cristiana Raluca from Pexels

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